Le rituel commence à prendre forme. Lever tôt — 7h30 — débarbouillage rapide — enfilage de l'équipement — rempaquetage des affaires (sauf la trousse de toilette). Jusqu'au restaurant, je traverse la terrasse baignée d'une lueur couleur de miel. Le soleil surgit à peine de l'horizon. Ses rayons dardent à travers les feuilles des palmiers et ricochètent entre les murs bruns. Sous un ciel bleu clair tirant sur le blanc granuleux au loin, je me sens advenir au pays — m'« actualiser », pour adopter un langage moderne. Le calme me soulage. J'apprécie l'absence de frénésie matinale et de bruits de moteurs réverbérés dans les rues. Il est reposant de ne pas se sentir agressé dès le lever.
Le petit-déjeuner est de nouveau copieux et interminable. Je découvre l'amlou, cette pâte à tartiner à base d'huile d'argan, de miel et d'amandes. Elle me rappelle un peu le beurre de cacahuètes en moins gras et moins sucré. Sa texture un peu sèche en bouche me séduit immédiatement. Je note mentalement d'en trouver un grand pot vers la fin du voyage.
Tandis que le village est encore très silencieux, à peine parcouru par quelques lève-tôt égoïstement occupés, je charge la moto et quitte le riad avec entrain, anticipant les deux étapes majeures du jour : les gorges du Todgha et du Dadès.
Après un passage à la pompe qui m'offre un peu plus de temps pour apprécier l'éveil lascif de la ville sous la caresse du soleil, je prends la direction du nord-ouest. À la différence de l'autre côté de l'Atlas, ici c'est la poussière qui borde le bitume et peuple l'air. Je réajuste mon cadre de référence car ce décor n'a rien à voir avec ce que j'ai quitté la veille au matin. La route longe la palmeraie de Tinghir, verte mais fatiguée, bien qu'on ne soit qu'en février et au pied des montagnes. Je la compare aux photos du Michelin et conclus que la sécheresse est bien réelle. Cette longue langue de végétation trace la voie des gorges, qui s'imposent rapidement à ma vue. Passé Aït Snan, le spectacle commence.
Et quel spectacle. Comme une compilation
best-of, les gorges s'ouvrent par la crevasse la plus impressionnante, raide comme un mur et profonde comme un abysse. Je m'avance sur le passage bétonné comme une mouche entre les deux pans d'une feuille que plieraient les mains d'un démiurge. Quelques vendeurs dispersés me font mollement signe, mais confronté à une telle grandeur, j'ai du mal à garder les yeux assez bas pour les voir. La présence du Todgha, réduit à un simple ruisseau à côté du passage et non barré d'un garde-fou, me rappelle un peu à l'ordre. Évitons de tomber dedans… Ce passage presque interlope dans les replis de l'Atlas n'a rien à envier à certains
desfiladeros traversés en Espagne. Bien que la température soit fraîche, la teinte rougeâtre de ce crépis brut baigne l'espace d'une chaleur diffuse un peu irréelle.
Passé cette partie particulièrement touristique (il y avait déjà là un minibus d'élèves et un car de trekkistes), la crevasse s'évase un peu mais la route se dégrade. Je me trouve rapidement obligé de rouler debout et de slalomer entre les nids-de-poule et cassures qui parsèment une piste dure de poussière et de cailloux — mais quasiment toute circulation a disparu.
Les murs adoucissent un peu leurs pentes, mais l'aspect général reste incroyablement brut, rauque et sauvage. C'est comme si l'érosion n'avait fait qu'assurer le gros-œuvre sans se donner la peine de polir son ouvrage. Tout est pointu et tranchant et évoque la brutalité minérale ; contrastant totalement avec l'impression ressentie d'être accueilli dans les lacis intimes de cette partie moins visitée des gorges, comme réservée aux « vrais » curieux. La palette beige et terracotta évoque presque la couleur de la peau, accentuant cette impression de me faufiler dans les replis de chair de l'Atlas. Quelquefois, le bitume ou le béton reviennent, me rappelant que je ne suis pas (encore ?) au bout du monde, mais bien à portée de civilisation. Peuh ! Rien à foutre. Je suis heureux de manger de la poussière toute la journée, du moment qu'on me laisse glisser le long de ce cours d'eau discret et me repaître de ces tâches de pierres blanches plantées de quelques arbres secs, sous le regard sévère et hautain des hautes crêtes qui les surplombent.
Bien avant d'arriver au barrage du Todgha — délicieusement isolé —, il est évident que la majorité des visiteurs ne dépasse pas le début des gorges. Le paysage change vite et l'atmosphère aussi. La route prend de la hauteur et les gorges s'aèrent pour laisser place progressivement à des collines douces de pierre, parfois chapeautées d'un terrassement carré. Curieusement, plus l'altitude augmente, plus le relief est lisse. Les traces d'urbanisme sont rares, c'est déjà quasiment un paysage de haute montagne : ruban de bitume sans accotement ni marquage, antenne radio esseulée, baraquement de service. Ton sur ton, quelques carrés d'habitation sont parfois détachables sur le fond de la montagne, probablement utilisés par des bergers.
L'Atlas se dresse de nouveau droit devant moi, haut, large, sa crinière blanche sous le ciel bleu profond impeccable. Autour de moi, le plateau verdit un peu — un vert délavé et terne — avec l'apparition d'une végétation sèche et rude. Je croise un berger solitaire et nous échangeons un signe de la main. Au bout d'une ligne droite, j'arrive au village de Tamtetoucht.
Les maisons brunes, anciennes et nouvelles, dominées par un ksar en ruine, se fondent dans la montagne en arrière-plan. Au sol, dans un contraste saisissant, des cultures d'un vert alpin témoignent de la présence d'eau à ces altitudes. Mais cette eau reste précieuse — on ne voit ni ne sent l'humidité. En-dehors des parcelles de culture, l'aridité guette. Le village est calme et je le traverse en observant le mariage de la vie en altitude avec la palette urbaine évoquant le désert de sable. Le Maroc se confirme déjà, sous mes yeux naïfs, comme une terre de forts contrastes.
Pour éviter de monter jusqu'à Agoudal et de redescendre à M'Semrir, début des gorges du Dadès, et de perdre ainsi plus d'une heure et demie, je décide de couper à travers le massif à hauteur de Tamtetoucht, tout droit vers M'Semrir. Enfin, tout droit… façon de parler.
Après un ou deux kilomètres seulement, la route devient piste, se frayant un chemin entre les vestiges d'une activité géologique depuis longtemps assoupie. D'un côté, les hautes terrasses à la cime des collines ; de l'autre, des ravins soudains bordés d'immenses talus pierreux aux courbes fluides, étranges, liquides — comme si la super-érosion d'un fleuve puissant s'était brutalement interrompue en plein travail de sculpture. Au loin, visibles par intermittence, les pics estompés de neige. Pas la nette démarcation de nos montagnes, mais un glaçage léger et comme étalé avec le pouce.
Plus loin encore, la piste roulante devient une route en construction. Je roule désormais sur la piste des véhicules de service et de chantier — et je croise, du coup, çà et là, un ouvrier affairé à sa tâche, presque absurde de petitesse au milieu de l'immense indifférence des montagnes. La présence de gros cailloux m'oblige à rester très attentif ; même si la 700 est un trail, ses suspensions sont modestes et je veille à ne pas les saturer. En dépit de la température fraîche, je sue déjà un peu. Certaines épingles en montée, entre les cailloux et les ornières, me font jouer l'équilibriste et me battre un peu avec le guidon. Mais je m'amuse. Là, perdu au milieu de rien, sur une piste inconnue et vouée à disparaître, affairé à mon effort, je prends mon plaisir. La bécane est lourde et je dois travailler mes appuis, les yeux scannant constamment les quelques mètres à venir pour anticiper la moindre difficulté. À chaque panneau « Route déviée » qui pointe vers un contournement en plus mauvais état encore que le tronçon contourné, je me demande si je vais pouvoir arriver au bout. Un tractopelle me fait face, il serre à droite, je fais de même en sautillant sur les traces des pneus énormes, et je le croise en frôlant. Un ouvrier me fait signe pour une cigarette.
Entre deux respirations, je parviens à glaner quelques vues du paysage qui m'entoure — vierge, minéral, gris, froid. Beau. Le moindre ruisseau, le moindre bosquet deviennent un spectacle, l'occasion d'une réjouissance, un joyau surgissant dans cet interminable dépouillement. Imperceptiblement, j'entame la redescente et la vue, peu à peu, s'ouvre devant moi entre les protrusions rocheuses. Je suis plus à l'aise avec les mouvements de la moto et les Scorpion me mettent en confiance. Après un peu plus de trente kilomètres de piste, je remonte sur la route — le tronçon neuf. Saugrenu, ce bitume, surtout si propre. Le tracé serpente fluidement entre les dernières avancées de la roche, dont la palette terne et tellurique se décline différemment après chaque virage. Depuis Tamtetoucht persiste dans mon esprit l'évocation de la chaîne de l'Himalaya — quelque chose de cette rudesse terne et froide, si éloignée du décor pré-désertique et de la palmeraie de Tinghir. Comme les deux extrémité d'un continent, séparés par une demi-journée de route. À croire qu'il y a eu tricherie quelque part.
Encore un peu de piste et je débouche sur les cultures de M'Semrir, village perché, lointain, où s'arrête — ou commence, c'est selon — la route du Dadès. Le tapis est moins vert, ici, et les noyaux d'habitations surplombent depuis leurs pentes des cultures jaunâtres, comme des baigneurs qui replient leurs jambes au-dessus d'une eau trop froide. Tandis que je m'approche, de l'autre côté des cultures, les groupements de maisons çà et là me font me demander où se trouve le centre du village — toujours ce réflexe occidental de commencer par chercher la place de l'église. Je suis la seule et unique route, en quête d'un café pour faire une pause. J'aperçois une terrasse prometteuse et gare immédiatement Shelly devant, sous les regards curieux de certains passants — mais la plupart n'a que faire d'un touriste échoué ici en cette saison.
À peine ai-je le temps de poser mes affaires sur une chaise qu'un client engage la conversation. Français ? Oui. Ah, je connais du monde en France. Quel coin ? Lyon, en gros. Je viens d'Annecy. Ah, un de mes meilleurs amis vit en Haute-Savoie, il vient tous les ans ! Saïd vient s'asseoir à ma table et la conversation se poursuit. Je me trouve étrangement affable et sociable, peut-être le bénéfice du grand air. Saïd est une bonne pâte d'homme et le courant passe tout de suite. Son compagnon de thé approche sa chaise — il ne parle guère mais sourit, visiblement content et curieux même s'il ne comprend sans doute pas le français. Le thé arrive, les cigarettes sont partagées et la convivialité finit de s'installer.
On parle de tout. En redescendant, après six kilomètres, il ne faut pas que je rate la carapace de la tortue — une formation géologique. Saïd est Amazigh, et les Amazigh ne sont pas musulmans, me dit-il. Saïd n'a rien à foutre de l'islam, il est plutôt animiste (« Je crois en la nature ») et il trouve que les islamistes sont des abrutis malhonnêtes ; un peu comme notre Église, qui prêche ce qu'elle ne fait pas et inversement. Chacun devrait croire ce qu'il ou elle veut, et fin de l'histoire. Burqa ou pas, qu'importe. La campagne, comme ailleurs, est bien différente des villes — là est le vrai clivage, pas entre les pays ou les cultures. Marrakesh ? Arnakesh. Agadir ? Rien à dire. Ici la vie est meilleure.
Saïd ne consomme que ce qu'il fait pousser. Il a une vache, quelques moutons, des poules, un âne (qu'il a baptisé Macron, me dit-il avec un grand sourire). Il cultive des légumes et des herbes pour le thé. Je demande si je peux lui en acheter, car je compte bien rentrer avec du thé. Non, me répondit-il, je ne vends pas. Pour les amis, je donne. Passe à la maison, j'habite à cinq-cents mètres, portail vert. Je paie mon thé et le rejoins chez lui. C'est aussi simple que cela.
Saïd me montre sa maison, son jardin. Il prépare le thé avec la collation, qu'on prend sur sa terrasse, sous un grand soleil. La température est parfaite. La vue depuis chez lui est superbe, il surplombe (comme la plupart des maisons, j'imagine) le lit de cultures. On poursuit notre conversation. Vivre de ses mains et apprécier l'instant, voilà son credo — que je partage pendant une heure, mais il me faut reprendre la route. Je remercie chaleureusement Saïd pour son accueil et son thé, ainsi que le romarin, les graines de safran, et tout ce qu'il m'a donné, directement tiré de son jardin. Six kilomètres, la carapace de tortue,
got it. Retour vers le sud.
Difficile de rater la tortue — « Kefroun ». Sitôt quitté M'Semrir, le décor revient de la haute montagne aux canyons. Les buttes s'adoucissent, la couleur brunit et les sillons des fleuves immémoriaux se précisent, jusqu'à devenir de véritables avenues taillées dans la roche. La carapace de tortue est là, petit renflement grêlé délimité par le flot beige du Dadès, au milieu d'un amphithéâtre naturel aux pentes lisses et parfaitement inclinées à quarante-cinq degrés. La route court le long du sommet de l'amphithéâtre émoussé, bordée d'un ruban blanc et rouge détonnant avec les teintes peu variées de la roche. L'impression de mise en scène est inévitable. On se demande ce qui a disparu de la scène vers laquelle tout ce Colisée naturel dirige notre regard. Au loin, meublant l'horizon, d'innombrables collines marron tirant sur le bleu en fonction de leur distance.
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Un peu plus loin, c'est une formation encore plus impressionnante. Un couloir comme taillé au cutter dans la roche, ridiculement immense en regard du ruisseau modeste qui y coule. Les monticules se raidissent en falaises pures surmontées des mêmes douces collines, comme si un démiurge indécis avec opté pour un assemblage rudimentaire de deux formations géologiques contradictoires. Dans ce surprenant panorama, au loin en contrebas, les signes d'un village. J'en croiserai beaucoup, des villages assoupis perdus dans les montagnes. Et dans beaucoup d'entre eux, des hommes inoccupés qui dépensent leur ennui en thé, en kif, accroupis ou allongés à l'ombre d'une épicerie ou dans les fossés au bord des routes. Chacun attendant peut-être son tour d'avoir le privilège de conduire le seul pickup du village jusqu'à la ville la plus proche, ne serait-ce que pour changer de décor et avoir un but, le temps de faire les courses hebdomadaires pour tout le monde.
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La route continue de descendre peu à peu et le paysage change constamment. Rejetant l'omniprésence du brun sec, des bandes de culture en terrasse brillent d'un beau vert — d'autres, moins heureuses, étalent un jaune morose. Les monticules décapités (très évocateur des canyons américains) laissent place à des boursouflures veinées et arrondies, visiblement confectionnées par la caresse rongeante des cours d'eau préhistoriques. Les stries dans la roche sont inclinées, et je me demande si c'est la roche qui a pivoté ou si c'est l'eau qui descendait à un tel angle.
On traverse d'autres petits villages de montagne, le long du lit cultivé du Dadès. Sur les côté et au-dessus, une aridité dure et stérile. En bas, au pied des coulées rougeâtres, une couche de (sur)vie. Pas sûr que les locaux soient aussi émerveillés que moi de ces paysages grandioses. Moi, je ne fais que traverser. Et j'ai plein d'eau dans mes sacoches. Je ne suis pas astreint à chevaucher un mulet tous les matins pour aller gratter la terre, comme ces jeunes et moins jeunes qui me regardent passer avec sympathie mais aussi, immanquablement, une pointe d'envie. La posture de touriste m'est toujours, personnellement, ambivalente et problématique. Je n'ai pas la solution d'un « bon » tourisme, donc je me rabats sur des valeurs qui me semblent essentielles au voyageur — l'humilité, le respect, la discrétion. Quand je vois des mecs débouler à fond de train sur leurs trials décatalysées dans les rues de Merzouga, ça me fait un peu chier.
Un peu plus loin encore, la route longe le vide au plus près ; sans garde-fou, évidemment. Le brun roussit, le bleu s'approfondit. La fausse impression de douceur minérale est brisée par les soudaines crêtes coupantes qui surplombent la route, à l'approche des fameux lacets. Le décor, brutalement, évoque une genèse bien plus violente. Ce qui dépasse, ici, n'est pas émoussé : les lames de pierre rouge se multiplient comme les écailles de la peau d'un dinosaure le long d'une courbe ascendante suggérant une colonne vertébrale. La route se faufile comme timidement entre les décombres d'un violent combat titanesque.
Lorsque apparaissent les premières auberges-restaurants, on réalise qu'on arrive dans la zone domestiquée qui précède de peu les lacets photogéniques. La dépression radicale offre à la vue l'enfilade verdâtre du Dadès qui s'étire en débouchant momentanément l'horizon. Le Michelin recommande de faire la route par le sud, afin de faire demi-tour à M'Semrir. Comme pour les gorges du Todgha, on est donc naturellement invité à rester sur les sentiers balisés. Certes, la piste empruntée ce matin me semble peu accueillante pour une voiture de tourisme, mais personnellement, je conseille d'arriver dans les gorges du Dadès par le haut afin de profiter de la vue plongeante soudaine, au lieu de se la divulgâcher en arrivant par le bas.
Un dégagement sur le bord de la route, avant la première épingle, me permet de m'arrêter quelques instants pour prendre quelques photos (parfaitement superfétatoires : les photos de ces gorges abondent sur l'Interweb). Un jeune dromadaire broute, et j'aperçois du coin de l'œil une forme insérée dans la roche de l'autre côté de la route. Telle une gargouille prenant vie, un jeune garçon se déplie de son alcôve et vient à ma rencontre. « Salut », dit-il en examinant la Transalp. Je prends mes clichés, prêt à l'entendre essayer de me vendre quelque chose. Les drapeaux sur ma bulle l'intriguent. France, Italie, Espagne… Kosovo. Je complète : Macédoine, Grèce. Et Maroc, évidemment. Je prends une photo de son dromadaire, et il s'approche pour poser avec. Je donne quelques dirhams à Jamal pour les photos et la conversation, mais ça ne l'intéresse guère. Tu as de l'eau ? Bien sûr, et je lui tends ma gourde. Le pauvre garçon devait être assoiffé, car il ingurgite un bon demi-litre.
Je glisse le long des lacets, les yeux grands ouverts, et poursuis ma route entre les auberges, cafés, épiceries et hôtels qui poussent au bord du bitume. Me voici arrivé dans le « typique », et c'est avec un petit soupir que je quitte les escarpements sauvages pour entrer dans les « vraies » gorges du Dadès, paradoxalement la partie la plus aménagée. Plus les kilomètres défilent et plus les commerces pullulent. Le décor reste grandiose et je peux facilement faire abstraction de l'occupation et des véhicules étrangers qui jaillissent du néant comme par magie. Dans ce bain de rouge effrité, les taches blanches des camping-cars font assez… tache.
La route se détend au fond de cette vallée qui s'élargit peu à peu, et passé un certain point, ma progression devient utilitaire. La densité urbaine me masque la vue, et je manque de rater les « doigts de singe », ces protubérances rocheuses verticales, étrangement lisses et douces, qui rappellent un peu l'apparence de la montagne de Montserrat en Espagne. Les kasbahs en ruine qui ponctuent le serpent de jade au fond des gorges, autrefois austères gardiens de cet étroit passage, semblent aujourd'hui perdus et confus, comme des acteurs d'une vieille pièce oubliés sur la scène d'un théâtre moderne. À Boumalne-Dadès, le nez empli de poussière, je languis déjà de retrouver la solitude des lignes droites.
J'ai du mal à regarder la route. D'une part, l'air chaud et un peu poussiéreux déconseille de rouler visière ouverte — mais surtout, je ne me lasse pas d'admirer l'Atlas marocain étiré de tout son long d'est en ouest. La N10 trace une parallèle à la chaîne de montagnes, d'où je peux, pendant des minutes entières, m'émerveiller de la terre sèche, rouge, aride, culminée par des sommets enneigés comme par une anachronie. Tandis que je cuis en fendant les émanations chaudes et brouillées au-dessus du bitume, ces casques de neige étincellent à l'altitude des dieux. De temps à autres, une palmeraie vient ajouter à ce patchwork de paysages, comme si l'on avait découpé et collé des fonds d'écrans différents en une composition disparate.
Et les montagnes m'accompagnent tout le long de la route interminable. Je les scrute et elles sont figées dans leur austérité millénaire, puis je regarde la route, tourne de nouveau la tête et elles ont changé, c'est un autre visage de l'Atlas qui se découvre à moi. Insensiblement, comme font les nuages, les montagnes passent, le massif évolue comme un immense remous au ralenti. La circulation devient un peu plus éparse, en dépit de la proximité croissante de Ouarzazate.
Ouarzazate. Un nom chargé de mystères, d'images, de couleurs et de phantasmes. Un blason d'exotisme aux sonorités chaudes. Le Michelin prévient que ce n'est pas une ville très intéressante, sinon pour sa situation de « carrefour », de « porte du désert ». Certes, si l'on veut. Je crois que c'est un de ces cas où je préfère largement conserver le
mythos dont le nom est la clé, que de le remplacer par un compte-rendu pragmatique dénué de toute poésie.
Ouarzazate, pour moi, c'est comme
Salammbô. Il y a la réalité d'un côté, et de l'autre tout un trésor d'évocations que je conserve jalousement.
J'ai envie de faire quelques photos de l'Atlas. Je cherche des yeux une piste pour sortir de la route. À Ibrrahne, j'aperçois — ou je l'avais repérée sur Maps, je ne sais plus — une piste publique, et je sors de la nationale. Je navigue à vue et trouve enfin un panorama dégagé au-delà de l'agglomération. J'ai le temps de prendre mes photos et d'admirer quelques minutes cette vue fantastique, avant qu'un gamin ne s'approche et réclame avec insistance. Je finis par comprendre qu'il veut des savates. Mais je n'ai de toute évidence pas de savates en rab à distribuer, et je reprends ma route.
Perdu dans mes réflexions sur la pauvreté côtoyant le tourisme, je flotte sur le bitume qui devient peu à peu mon seul repère sur ces plaines immenses et stériles que rien ne vient visuellement interrompre. Parfois, un léger relief permet d'admirer, en descente, une vue plongeante sur ces étendues cinématiques coupées d'une route comme la cicatrice d'une greffe. Le soleil est encore haut et j'ai déjà oublié qu'on est en février. Je réalise à quel point je respire mentalement dans ces grands espaces effroyablement ouverts. Je crois que ça aide à prendre de la perspective sur les choses.
La moto ronronne et sous ses roues, l'asphalte défile, sans début, sans fin. S'il n'y avait les accotements pour fournir une sensation visuelle de vitesse, on aurait presque l'impression de faire du sur-place. Il y a si peu d'interférence dans le défilement visuel des paysages au loin qu'avec un peu de concentration — ou d'inattention — ils semblent ne plus bouger. Cette lenteur, relative à la différence d'échelle entre ces vestiges telluriques et nos petites réalités, ridiculise un peu notre mobilité « rapide ». Je roule à cent-dix depuis plus de deux heures et j'ai le sentiment d'avoir à peine tourné au coin de la rue. Un échantillon de ces routes vraiment interminables, me dis-je. Le différentiel de perception entre mon véhicule (premier plan) et le paysage (arrière-plan) est tel que le temps s'épaissit, perd en fluidité pour devenir une sorte de pâte dense dans laquelle, en dépit de ma vitesse inchangée, j'ai l'étrange et absurde sentiment de m'enliser. Je suppose qu'il y a là, pour qui sait ouvrir les yeux et ses sens, une forme d'hypnose.
J'avais songé faire étape à Ouarzazate, mais avec la progression du jour et la fatigue de la chaleur, je m'en remets au guide et décide de m'arrêter à Skoura. Je pioche un riad prometteur situé dans la palmeraie, pianote la destination sur Maps et bifurque hors de la nationale avec le sentiment de quitter la salle tandis que la représentation se poursuit sans moi. Sur le chemin du riad, je fais un petit détour pour jeter un œil à la kasbah Amridil, la belle forteresse locale. Qui se trouve de l'autre côté d'un gué, sans accès bitumé ; un peu curieux. Je traverse le cours d'eau (hey, c'est mon premier !) mais la remontée est bosselée et en prenant un peu d'élan, je tape violemment le sabot. Je peste mais a priori, pas de casse. Fatigué, un peu énervé, je ne m'arrête pas à la kasbah (magnifique, au demeurant) et la longe en direction du cœur de la palmeraie.
(Pas ma photo)
Là encore, Maps montre ses limites. La route proposée est en réalité impraticable — surtout quand la géolocalisation peine à être précise et réactive. Je m'engage dans des ruelles de plus en plus étroites, jusqu'à un cul-de-sac m'obligeant à faire demi-tour à la main… Bon. Rappelé au bon souvenir de la médina de Fès, je laisse tomber et décide de trouver un truc en ville — au moins, ce coup-ci, je n'ai rien réservé. Je reprogramme Maps et retrouve le chemin de la sortie. Lorsque je repasse devant un homme que j'avais signalé sans m'arrêter, en entrant dans la palmeraie, pensant qu'il voulait me vendre quelque chose, celui-ci me fait de nouveau signe et m'arrête. « Quel riad ? » Aucun, je sors, c'est trop serré, je ne trouve pas, bref, tant pis. Face à son insistance, j'admets : « Kasbah 123 Soleils. » « Tu suis les panneaux, puis les flèches oranges, c'est facile ! » Aaaah, donc les flèches n'étaient pas des graffitis mais des indications. Je lui dis d'accord, je vais juste faire le plein et je reviens et tu pourras me guider (contre quelques pièces, à n'en pas douter). J'étais un peu sur mes gardes à cause de la fatigue.
Je vais en effet à la station en extériorisant ma fatigue croissante à coups de gaz, après avoir plus soigneusement négocié le passage à gué. Le plein fait, je me pose une seconde. Il n'est pas possible que le chemin du riad soit si difficile, surtout si des voitures de tourisme peuvent y aller sans problème. En effet, il y a un chemin fléché que Maps ne connaît pas ; mais je préfère prendre une autre route qui contourne toute la palmeraie et n'en traverse qu'une petite partie pour atteindre mon hébergement situé tout au nord du parc. J'arrive ainsi bien plus facilement au riad ; qui est, sans surprise, quasi désert. Après m'être douché, changé, débarrassé des tâches médiatiques, je m'offre une promenade à pieds dans la palmeraie au coucher du soleil. Aléatoirement, j'aperçois l'homme de tout à l'heure qui mène deux voitures de location vers mon riad. Il me fait signe, je réponds du pouce ; désolé, j'ai pu me débrouiller tout seul.
Dans ces deux Dacia, c'est la famille qui, en plus de moi, loge ce soir au riad. L'homme de la famille est motard lui aussi. En attendant que le dîner soit servi, tandis que je déambulais dans les allées, il me tape la conversation. Il a vu la Transalp — lui-même roule en Africa Twin de 2019. L'envie de voyager à moto le titille, mais bizarrement ses amis le lui déconseillent, pour tout un tas de raisons un peu fumeuses. Qu'il dise la vérité ou pas, qu'importe ; à quarante ans, je pense qu'il est capable de se débrouiller sur la route... Je le pousse à se lancer, surtout qu'en tant que Français-Marocain, il est plus que bien équipé pour évoluer ici ! Bref, on échange des recommandations de visites et le dîner est servi. Peut-être que j'aurai donné la dernière pichenette pour qu'il bascule dans le monde du
road trip moto.