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El Capitan se dresse fièrement dans la lumière du matin qui perce à travers les quelques interstices accordés par les nuages gris. Le ciel est couvert, mais il ne fait pas très froid, contrairement à nos attentes. On descend pour le petit-déjeuner sans se presser, car la journée sera courte. Une fois attablés en terrasse, où il y a moins de bruit que dans la salle et où l'on peut profiter pleinement de la vue, l'employé nous demande si on préfère le thé marocain ou celui avec les herbes locales. Les herbes locales, pardi ! Et ce fut la bonne décision, car nous avons bu le meilleur thé de tout notre séjour. Les herbes locales (je n'ai aucune idée de ce que c'était) ajoutaient une richesse supplémentaire et une longueur en bouche qui donnaient au thé plus d'amplitude qu'un simple bon dosage entre menthe et sucre. Un régal.
Pendant que Boris finit de se préparer, je retourne sur la route des gorges pour filmer et prendre quelques photos, car la veille il faisait trop sombre. Le ciel gris blafard n'est pas optimal, mais c'est déjà mieux. Je rejoins Boris et nous prenons la route de Chefchaouen.
L'orage n'arrivant que le lendemain, nous avons décidé de poursuivre aujourd'hui encore. L'endroit est chouette, mais ça reste une chambre d'auberge et nous ne sommes pas vraiment équipés pour les randonnées et crapahutages qu'offre la région. De la même façon que Boris va visiter Chefchaouen, que je connais déjà, je vais visiter Assilah, que Boris connaît déjà. Deux boucles bouclées… Boris m'assure qu'Assilah, pour une ville touristique côtière, est vraiment tranquille en cette saison, sans être morte. On y sera bien, en face de l'océan, pour passer l'orage qui arrive normalement ce soir. Je regarde Ventusky régulièrement depuis plusieurs jours, maintenant, en repensant souvent à l'Espagne, l'année dernière, où Amandine et moi avions fini par devoir improviser jour après jour pour slalomer entre les orages (et les inondations !).





Tout et n'importe quoi pour stopper les touristes !
Je reconnais la route de Chefchaouen et son immense avenue d'une grandiosité saugrenue. Je retrouve le chemin de la medina et le parking du Parador. Ce qui me saute aux yeux, c'est la différence de fréquentation entre il y a trois semaines et maintenant. C'est loin d'être là cohue, mais là où lors de mon premier passage j'étais pratiquement seul dans les ruelles, il est désormais difficile de prendre une photo sans avoir quelqu'un dans le champ. Le café allongé sur la place de la fontaine, à côté de quelques groupes de touristes un peu bruyants, nous allège d'un euro cinquante chaque. C'est un peu moins sympa que la première fois, mais je ne suis pas vraiment surpris. On sait à quoi s'attendre dans des lieux pareils. Une heure sur place, et nous reprenons la route. L'air est lourd, j'ai chaud, et mes doutes me rattrapent. J'ai envie de rouler pour me ventiler, mais peut-être que la vraie raison est qu'en roulant, il m'est possible à tout instant de rebifurquer vers le sud et de repousser un peu plus le retour à la « vraie vie », incertaine, indécise et angoissante.
Contrairement à ce que je croyais avoir programmé, Maps nous envoie sur l'itinéraire nord, qui s'approche de Tétouan. À mesure que l'heure avance, le ciel se découvre tout doucement et je retrouve un peu d'entrain (il ne me faut pas grand-chose). Mais l'aspect du ciel, des nuages, de la campagne, est terriblement européen. Entre mon premier passage et maintenant, la route a subi de gros travaux qui sont encore en cours. C'était la même chose en descendant vers Midelt. L'ancienne deux voies est en cours d'agrandissement et de réfection en quatre voies. Les passages de graviers, la poussière et les ralentissements brusques des gros véhicules ne laisse pas trop le loisir de regarder le paysage, qui reste, malgré sa familiarité, très agréable.


Quand la N2 s'ouvre, on peut voir au loin les montagnes du Rif, parallèles à la route, jusqu'à l'horizon, coiffées de nuages gris qui n'arrivent pas à se décider entre voler dans le ciel ou s'essorer en pluie. Les cultures s'étalent sur ses flancs en un patchwork de couleurs agricoles. Je regarde autour de moi, l'humeur un peu neutre, effacée, équanime. Je flotte, en quelque sorte, entre l'excitation du voyage, qui s'estompe depuis qu'on a quitté le sud, et le dépit de devoir rentrer bientôt, que cette trace erratique tente maladroitement de repousser. Bien sûr que l'orage, avec ce qu'il a de pénible, qui descend actuellement sur le Portugal et l'Espagne, est une justification suffisante pour allonger un peu mon séjour. Sans lui, je serais sans doute déjà rentré. Mais je sais aussi que cette raison est un peu spécieuse. Il y a aussi le fait que Boris n'a pas prévu de partir si tôt, qu'il est déjà de retour dans le nord, qu'il a pratiquement coché toutes ses cases au Maroc, et que malgré tout, ça me gênerait de le laisser en plan ici. Même si techniquement, on est chacun dans un voyage solo.
Pour écarter un moment ces réflexions, dès qu'on sort des travaux et que la N2 déploie ses quatre voies propres devant moi, je bombarde. La route est fluide, rapide, pas trop de circulation — allez, on s'amuse. En réalité, j'atteins même rarement les cent kilomètres par heure, mais gérer la circulation et maintenir un bon quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-quinze dans tous les virages procurent déjà pas mal de fun. Boris a du mal à garder l'allure (mais je l'ai prévenu que si je pars devant, je l'attends plus loin de toute façon, chacun roule à son rythme), mais il tente, et une fois arrivés, il me confie que ces petites sessions dynamiques l'aident à se convaincre que la moto peut pencher et passer vite ; lui qui roule très, parfois trop « pépère ».
La route restante n'est pas très longue, donc on enchaîne. La départementale roulante et presque déserte nous fait passer, sur ses longues courbes douces, à travers la campagne verte et vallonnée. Par-ci, par-là, avec les érections de pierre montagnardes au loin et les collines vert pomme, j'ai une vague impression de tableau alpestre. Des réminiscences de Haute-Savoie flashent dans mon esprit. L'apparition progressive d'un lac nous offre un panorama qui ne se refuse pas. Il est vrai que même si la route est plutôt agréable, les vues sont moins spectaculaires que dans l'Atlas et le sud. C'est une autre ambiance, certainement.





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Section suivante, autre ambiance. Sitôt passé le lac, nous finissons de descendre des reliefs pour nous trouver dans une plaine rase et cultivée que nous traversons sur de petites routes agricoles trouées de nids-de-poule. La population visible se résume à quelques ânes, et les voitures qui circulent. Visiblement, ça circule quand même pas mal, car au bout d'une courte ligne droite, nous manquons de peu de nous faire attraper par un radar mobile… Il n'y a pas de raison de se presser, finalement.
J'ai un peu coupé le cerveau, à ce moment. Je regarde simplement le paysage, sous un ciel à moitié bleu, et je me coule dans une sorte de calme intérieur. La platitude des environs m'apporte une forme de paix et de quiétude, au sortir des montagnes plus… conflictuelles. J'ai l'impression de respirer un peu mentalement. Un soulagement, au moins provisoire. On y est presque, on sera bien installés, je pourrai marcher un peu. C'est bizarre à dire après avoir tant apprécié traîner dans le désert, si loin des côtes, mais j'ai comme l'impression d'avoir étouffé dans le Rif, et que là, je respire de nouveau, sur la plaine, tout près de l'océan. Ah, sans doute la coïncidence de mes ruminations…
Je n'arrive toujours pas à me faire à toute cette végétation. Sur les derniers kilomètres, qui descendent vers Assilah en longeant l'océan du haut de la colline, la route est bordée de buissons, de plantes et de fleurs au point de masquer le paysage au-delà. Tout est si vert. Ma tête est encore dans le désert. Lorsque Assilah surgit, avec ses trottoirs, ses palmiers, l'océan à portée de main, je sens s'infiltrer quand même un petit sentiment de réconfort et de familiarité à la perspective de revenir dans un cadre urbain — délimité, propre, facile. C'est peut-être à ce moment que mentalement, le voyage était terminé. Large terrasse pavée en front de mer, café avec service quelconque, places de parking, autant de signes de mon cadre européen habituel auxquels je ne suis, malgré le dépaysement et l'immersion, toujours pas étranger. J'ai de plus en plus de mal avec les dérives de l'Occident, mais les objets signifiants, comme dirait Bourdieu, de sa culture restent porteurs de ce que je ressens intimement comme mon foyer. Trois semaines, c'était bien trop court me déculturer.



Notre hébergement est un grand appartement situé autour du golf d'Assilah. Deux terrasses donnent l'une sur l'océan, l'autre sur le golf. Deux chambres, cuisine, salon, bref, de quoi être bien pour passer deux nuits (mais pas de Wi-Fi !…). On oubliera juste le gardien qui a essayé de m'escroquer un bakshish — quand j'en ai informé le propriétaire, il était furieux… Le resort est, sans surprise, pratiquement désert. On n'aperçoit qu'une poignée de voitures ça et là, mais les gardiens et les équipes de ménage sont présentes. Je me demande si certains vivent ici à l'année. Quoiqu'il en soit, nous sommes seuls dans notre bloc, ce qui me va très bien.
Comme il est encore tôt, on reprend les bécanes, déchargées, pour aller faire un tour en ville et quelques courses. Près de la médina, de grands cafés sont ouverts et il y a, entre les rues, une animation modérée et détendue qui me convient tout à fait. La médina elle-même est tranquille, là aussi un peu plus fréquentée que lorsque Boris y est venu la première fois, mais rien de pénible. Blanche et bleue, cette médina se montre impeccable. Beaucoup d'établissement sont fermés ; sur certains, quelques ouvriers sont affairés à rafraîchir les peintures avant le début de la saison.
Nous allons jusqu'à la jetée pour grimper sur les blocs de béton qui la protègent. De là, on peut voir les murailles de la médina, comme sur la photo du Michelin. C'est le point de vue inratable d'Assilah, celui qui, j'imagine, inonde Instagram. Ces vieilles murailles salies par des décennies et des siècles d'écume s'écrasant sur elles n'ont pas totalement perdu leur atmosphère et l'on imagine sans peine les débarquements espagnols et portugais, comme en de nombreux autres endroits de la côté. Au fil des rues, Boris me signale une synagogue et une église catholique, dans un état impeccable. Apparition surprenante. Un exemple supplémentaire que différentes confessions peuvent tout à fait cohabiter, y compris dans des pays musulmans. À croire, selon certains, que c'est là quelque idéal difficilement atteignable, et pour lequel il faut se battre… Oui, quand on ne sait pas que ces cohabitations sont millénaires et que ce sont surtout les recompositions géopolitiques et les dérives sociales modernes qui font obstacle à une cohabitation décontractée. Les hystériques qui exigent des « progrès » sans comprendre que le problème vient des régressions récentes me fatiguent.
Je garde les motos pendant que Boris écume les épiceries. Un homme, tout sourire en voyant les bécanes, me demande sans syntaxe : « Moto ? Sahara ? » Je lui réponds si, Sahara, en mimant la poignée de gaz. Je lui montre l'autocollant Garage Sahara Zagora collé sur le garde-boue de la CB500X. Il exulte et me tend la main. Je la serre, et pendant la poignée de main, il se penche et m'embrasse le dessus de la main, puis repart avec le même grand sourire. Je ne suis pas sûr d'avoir tout compris, mais ça a l'air de le rendre heureux, donc ça me fait plaisir.


Le vent se lève en fin d'après-midi, en grosses bourrasques. Le ciel noircit progressivement. Il n'y a malheureusement pas d'endroit où mettre les motos à l'abri, donc on les laisse garées devant le bloc, en espérant qu'elles ne se renversent pas — surtout celle de Boris avec sa béquille trop longue. Le soleil reste visible tout le long du crépuscule et nous offre un grand spectacle rouge et doré sur un océan turquoise, avant de quitter la scène et de laisser place à une nuit de secousses et de pluie énervée.























