
Je ferai court sur l’Italie.
Il me restait assez peu de temps pour remonter l'Italie en mode touriste, et je n'avais pas correctement anticipé les rares endroits que je comptais traverser, qui sont tous un véritable enfer urbain. Par ailleurs, l'Italie est plus connue et familière que les Balkans ; j'ai moins filmé et moins photographié. À cela s'ajoutent trois jours d'autoroute, avec un vent incessant qui a fini par m'épuiser. Enfin, les habitudes de circulation des Italiens ont parachevé d'un fort sentiment de danger ces derniers jours déjà moyennement agréables. Globalement, j'ai fini par détester l'Italie (je mets de côté les Alpes). Narration.
Je débarque à Brindisi relativement frais. M'accueillent des nids-de-poule énormes qui crèvent la route et manquent de me casser les roues. L'état des routes en Italie, bien connu, honore sa réputation. Et sur bien des aspects, là où le nord se démarque déjà par sa dégradation, le sud est largement pire. J'observe très rapidement, sur mes premiers kilomètres d'autoroute au sortir de l'immonde ville industrielle qu'est Brindisi, que les poids lourds épuisent la voie de droite et que l'entretien étant si rare, celle-ci est systématiquement défoncée, trouée, affaissée, souvent pratiquement inroulable pour une moto. S'il n'y a pas de voie du milieu, on est donc presque forcé de se rabattre sur la voie de gauche, violée toutes les 10 minutes par les tarés qui roulent à 180, obligé soi-même de rouler très vite pour réduire les chances de se faire remonter voire percuter. Il ne me faut pas plus de deux ou trois heures de ce jeu pour qu'un connard en SUV me fasse des appels de phare alors qu'il y a 5 voitures devant moi en train de doubler elles aussi ; lorsque je signale au type que je ne peux pas accélérer davantage, ni me décaler avant qu'on ait tous fini de doubler, ce trou du cul me colle, se met à ma hauteur puis commence à me pousser. Seul le car dépassé puis revenu à notre hauteur le décide à reprendre sa route et à me foutre la paix. Bienvenue en Italie.



Je trouve où petit-déjeuner en terrasse dans une petite ville tranquille. L'état des rues est déplorable, et l'aspect général des communes pas bien meilleur. Autant j'ai constaté une certaine misère omniprésente dans certaines parties de la Grèce, mais quelque chose dans l'ambiance était différente. Ici, j'ai simplement l'impression d'avoir débarqué dans un bidonville géant, dans lequel parfois, à certains endroits, en se plaçant au bon endroit, on peut profiter d'une vue sympathique selon un angle précis. À d’autres moments, j’ai l’impression d’être en Afrique. Je reprends la route, vaguement indécis, et enquille les kilomètres inintéressants en direction d'Amalfi et sa côte mondialement réputée. Oh, les promesses...





Je reconnais que la côte est magnifique. Mais je le crois plus que je ne le sais. J'en ai vu finalement très peu : d'une part, on n'en voit pas grand-chose depuis la route, d'autre part on a très rarement le loisir de lâcher la route des yeux. La route consiste en un long et tortueux parapet à flanc de falaise rocheuse, certainement spectaculaire mais dessinée à l'image des villes italiennes : étroite, lente, étouffante. Les endroits pour s'arrêter sont extrêmement rares, et souvent il s'agit de parkings d'hôtels. Même à cette date, la fréquentation touristique est importante, et si la première partie de la route est assez roulante, à mesure qu'on approche Amalfi on s'embourbe dans une circulation marécageuse et inertielle. Le site est superbe, et la grandeur de la géologie n'a d'égale que l'enfer de l'aménagement qui l'entaille. C'est à mon sens un exemple parfait de site naturel exceptionnel complètement gâché par l'empilement touristique, où ne se plaisent que les badauds en mal de foule et les propriétaires plus ou moins fortunés qui acceptent de raquer pour s'y installer, subir la circulation infernale et tenter de s'isoler un peu du dérangement qu'ils sont pourtant venus chercher ici. Bien franchement, après les routes magnifiques dans une solitude presque totale, j'ai eu le sentiment de m'être fait avoir sur la marchandise. J'aime les grands espaces : ici tout est étriqué, minuscule, intellectuellement claustrophobique, sans espace pour étirer ses membres ; inconfortable, voire angoissant.


COUCOU



Rouler ici s'apparente à une course d'obstacles. Il faut déjà négocier le tracé, très tortueux, fréquemment étroit, qui doit être tellement plus frustrant en voiture. En plus de cela, il faut surveiller en permanence ses rétroviseurs pour capter, entre deux virages aveugles, le pressé en Cayenne qui vous double à 90 km/h sur 100 mètres. S'ajoutent les cars, qui manoeuvrent comme des pachydermes et bloquent constamment les virages ; attendez-vous toujours à devoir piler en sortie de courbe car votre file est bloquée par un car. N'oublions pas les vélos, et les piétons coincés entre les voies de circulation et les murets ou les falaises (il n’y a ni trottoir ni accotement). Saupoudrez le tout de scooters italiens, exonérés de la moindre règle de conduite (et semble-t-il de tout sens du risque) qui doublent partout, tout le temps, sans prévenir. Alors certes, on finit par s'y faire — et par jouer le jeu un temps : il y a un avantage à cette anarchie, c'est que les BAR s'attendent à ce qu'on les dépasse de tous les côtés et ne font aucune difficulté. Mais non, je n'accorde aucune tolérance à cette "tradition" de la conduite au sud de l'Italie. Pour moi, ce sont des dangereux, maniaques ou inconscients, point barre. C'est sans doute agréable à parcourir à pied, au bord de l'eau loin de la route, mais en moto c'est un enfer. La pataugeoire des désoeuvrés en voiture de luxe.




Inutile de préciser que je ne me suis pas arrêté à Amalfi.
Je parviens néanmoins à glaner ci et là quelques vues de la côte et des habitations disséminées sur les rares pentes tolérables. Les falaises cassées qui saillent au-dessus de la route, hérissées d'arbres dans un style très jurassique, confèrent à la côte un aspect curieusement sauvage, contrastant vivement avec les petites constructions enfoncées dans les recoins. Le fourmillement humain tout entier à sa petite vie ne laisse pas de créer une dissonance avec la violence géologique qui la surplombe, et je me demande lequel des deux éléments gêne l'autre. Si j'avais à choisir, je préfèrerais admirer cette côte sans les stigmates de notre parasitisme. Ainsi pullulants de mondanité, ces reliefs perdent à mes yeux leur austérité, pour être réduits, malgré eux, à un simple décor, spectaculaire mais sans majesté.






Finalement agacé, je décide de faire la course avec les scooters. J'entreprends des dépassements risqués, mais toujours calculés, mais je ne peux évidemment égaler l'agilité des scooters. Je grapille au moins un peu d'avance. Lassé de ce jeu dangereux, je finis par décoller de cette route sans plaisir, direction Sorrente. Sans m'être informé auparavant de la teneur de Sorrente... Je me jette inconsciemment dans un autre enfer, bien urbain celui-là. Circulation congestionnée, scooters fous, essaims de piétons nonchalants ; pour le dire rapidement, j'ai passé plus d’une heure d'enfer à atteindre puis fuir le centre-ville. Je peste contre moi-même pour m'être infligé ça, après des heures d'autoroute déjà assez fatigantes. Je mets cap au nord pour abattre encore un peu de distance avant demain.










J'avais oublié : au nord, c'est Naples. J'enchaîne donc sur un autre enfer — il n'y a que ça, là-bas —, le périphérique de Naples. Immédiatement je reconnais ce rare sentiment de danger partout autour de moi. La vitesse, les queues-de-poissons, le collage au cul, le bitume défoncé, les traversées sauvages de voies pour attraper la sortie, les bretelles à voie unique bouchées par deux files de voitures, les camions qui doublent sans prévenir, j'ai droit à tout. Un vrai bizutage ! Alerte comme jamais, brûlant mes dernières batteries, je décampe aussi rapidement que possible. À raconter c'est rapide, mais à vivre, c'est interminable. Nul besoin d'aller chercher la science-fiction pour concevoir une dystopie urbaine : elle existe, et malheureusement pas qu'ici.
J'ai trouvé un petit hôtel proche de la côte, après Naples. Je quitte le périphérique et arrive sur quelques lignes droites, promptement appropriées par les Fangio locaux qui me doublent à fond de balle. Je compte réellement les kilomètres jusqu'au parking. L'établissement se trouve sur une rue un peu à l'écart, peuplée de quelques hôtels cachés par la végétation, d'un commerce ou d'une maison, je ne sais pas trop. Les chiens aboient après ma moto. Visiblement, il n'y a pas grand-chose d'ouvert sur la rue, ni au bout. Tout est un peu triste. Je me gare enfin. L'hôtel est modeste mais propre, et surtout à peine occupé. Les affaires posées, je sors chercher à manger. D'après Google, il y a un restaurant à deux pas ; d'après la réalité, il n'y a rien. Je trouve au bout de la rue une supérette ouverte, où je récupère quelques victuailles pour un dîner sans cuisine (des sandwiches), en navigant les rayons quadrillés par le fond du tonneau de l'Italie du Sud. Gamin geignard en surpoids, boucle à l'oreille et sucreries plein les bras, accompagné de la famille du même acabit, piochant alcool et malbouffe. Une image de l'Italie du sud, vulgaire, miséreuse, incivile, étriquée, parasitaire — celle que j'emporte en traçant vers le nord au plus tôt le lendemain matin.
































