Bien avant de partir, avant même de commencer à préparer le tracé, j'avais en tête de faire un tour du Maroc — un tour géographique. Je pensais descendre par l'est pour une immersion immédiate dans les campagnes éparses, chercher le désert au sud, puis remonter par la côte, par la route facile, pour me reposer des aventures précédentes. Mon ancien voisin m'avait, quant à lui, conseillé de faire l'inverse : commencer par la côte balnéaire, familière, et m'immerger progressivement dans le Maroc profond. Bon, pour être honnête, je pense qu'il ne prêtait pas trop attention audit Maroc. Si je m'étais arrêté à ses recommandations, je n'aurais, en réalité, jamais quitté les hôtels de la côte. C'est son univers, et il me l'a bien vendu ; mais je n'entendais parler que d'Agadir, Essaouira, Marrakesh. Que des lieux où, après une courte réflexion, je n'avais aucun désir d'aller.
Depuis Sidi Ifni, du coup, et après avoir écarté la possibilité jamais réellement envisagée de poursuivre vers le sud, j'avais deux options : prendre vers le nord par la côte ou retourner vers l'est. Si j'avais eu, en partant, une vague idée du tracé aller, je n'avais pas vraiment réfléchi au tracé retour. Ce qui a décidé du tracé, finalement, ce sont deux choses : le fait que je n'aie pas vraiment envie de repasser dans le nord, et une rencontre.
Et puis, j'avais prévu de repasser par Ouarzazate, car les cols Tizi n'Tishka et Tizi n'Test étaient sur ma liste. Tafraoute était sur le chemin, avec ses fameuses couleurs tant vantées par le Michelin — et dont, pour cette raison, je me méfiais un peu. « Il faut passer une nuit à Tafraoute… » Ce genre d'injonction m'a toujours fait tiquer. Enfin. Plein est, donc, mais un peu au-dessus de la route du désert. À travers l'Anti-Atlas. Dans le sens de la longueur.
Comme la veille, l'Atlantique, le matin, est surprenamment brouillé et diffus. En partant de Sidi Ifni, de mon quartier gris et immobile, sur une route quasiment vide, l'air est balayé d'embruns. Au Portugal, l'horizon est clair, le ciel précisément découpé sur le rasoir de l'océan. Ici, à huit heures, je file à travers une poche de gris lumineux, assez dense pour masquer le ciel et l'océan, mais assez légère pour être impalpable sur mon passage. On dirait… la texture de fond d'un niveau de jeu vidéo, lorsqu'on atteint les limites de la carte ou qu'on réussit à tomber à travers le décor, dans un dégradé infini et sans repère. Ce n'est pas l'aube glorieuse que j'avais espérée. Je repense à la plage de Legzira, et comme je m'y sentais bien. Je l'ajoute à la liste des endroits où je reviendrai, sans aucun doute. Mais je me dis aussi que ce moment était la coïncidence de l'environnement et de mon état d'esprit — en revenant, je prendrais le risque de ne rien retrouver de ce qui m'avait ému. Je sais, mon cher vieux Héraclite, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
On m'a dit que Mirleft est joli, je songe à m'y arrêter pour petit déjeuner en terrasse. Mais dans cette atmosphère grise et humide, en remontant l'avenue bordée de terrains vagues ou en construction, la ville n'a aucun attrait. Elle invite même à ne pas s'arrêter ; les maisons hautaines sont plantées ça et là sur la terre, autour du centre-ville, dans un désordre farouche, et je vois plus d'épaules voûtées que de sourires sur les trottoirs longeant des façades de commerces pratiquement toutes fermées. Dans ce tableau peu amène, la saleté me frappe particulièrement — alors que j'y suis maintenant habitué. Les accotements jonchés de détritus, je m'y suis fait aussi, mais là encore, comme si chaque aspect renforçait exponentiellement l'impact des autres, j'en suis un peu choqué. Je traverse Mirleft et continue ma route. Mon autre excuse, c'est que le soleil n'est pas encore là pour illuminer et réchauffer une terrasse.
Je n'aurai pas l'opportunité de voir l'océan, ce matin, seulement les collines soupirant jusqu'au bord abrupt de la côte et s'évanouissant dans le gris. La route bifurque vers l'intérieur des terres, à l'instant où le soleil érupte des collines, et je fonce dans sa direction et arrive sans tarder à Tiznit. Michelin lui consacre une paire de pages. Le vent a balayé cette espèce de brume et j'arrive en ville sous un ciel bleu. N'ayant toujours pas goûté les pâtisseries marocaines, et trouvant étonnamment peu de boulangeries-pâtisseries sur la route, j'avais repéré sur Maps la « meilleure » pâtisserie de Tiznit. Je m'y rends au fil de rues brunes et sans âmes.
Le trottoir est immense mais il y a pas de terrasse, seulement trois petites tables dans un intérieur brillamment éclairé, modernement meublé et cliniquement propre — européen, quoi. L'étal est fourni, mais… que des pâtisseries européennes. Croissants, pains au chocolat, éclairs, mille-feuilles, etc. Avec quelque difficulté, j'essaie de faire comprendre à la vendeuse que je cherche des pâtisseries marocaines, du Maroc, traditionnelles. Il n'y en a pas. Dépit. Je me rabats sur un pain au chocolat pour accompagner mon café. Je suis le seul client et j'ai pourtant la vague impression de déranger mon interlocutrice. Je m'attable et c'est le patron qui vient me servir, souriant et accueillant. Je me sens un peu paumé, là sur cette table minuscule dans un coin de la pièce, avec mon lourd équipement dont la saleté résonne dans cette propreté de laboratoire. J'avale mon petit-déjeuner sans traîner et reprend la route.
Peu après Tiznit, la longue ligne droite laisse place de nouveau aux reliefs, et le paysage reprend l'allure de celui que j'avais traversé en arrivant sur la côte. Les collines pointues d'abord, encore verdâtres, entre lesquelles gigote une route endormie. Ni montagne, ni vallon, ni vert, ni brun, le paysage semble se repaître dans l'indécision. Ou peut-être n'est-ce que la projection de ma propre indécision entre m'engager encore plus avant dans la vadrouille et revenir sagement en arrière pour limiter les dépenses. Pour un peu, sans repères sur cette terre, je pourrais croire que je suis en Auvergne — il y a même une glissière de sécurité continue, c'est dire.
Dans ce matin blanc, sans caractère ni odeur, je roule comme sans inertie. Incertain de mes étapes du jour, incertain de la suite. Incertain des jours passés. Imperceptiblement, le tapis végétal se dégrade en picots verts soigneusement aligné sur les pentes roussies. Les arbustes, même vus d'ici, sont secs — le bénéfice de la proximité de l'océan est déjà quasiment perdu, et je me demande si cette région fait techniquement partie du désert. La roche qui m'entoure se défait de son enveloppe sage et retrouve son visage familier. L'ocre et la couleur de l'argile sec recouvrent des roches plus coupantes, des crêtes plus raides. Je suis revenu dans les altitudes montagnardes, et comme après un sas, je suis déversé dans une plaine rouillée encerclée de pics lointains, que traverse cette route craquelée en reliant des villages pas encore réveillés. Sur l'accotement, des doigts crochus, parfois un bâtiment qui est à la fois café, épicerie, garage, agence télécom… Pour un peu, j'entendrais le cri d'un aigle. Le ciel, profond, dur, pèse déjà de tout son poids sur ce théâtre essoufflé.
L'Anti-Atlas n'a pas le même visage que le Haut-Atlas. Moins haut, moins altier, il est aussi d'aspect plus chaud. Il ressemble davantage à un désert d'Amérique Centrale : escarpé, orange, troué d'une végétation qui refuse de renoncer. Au lieu de lignes droites, des virages — innombrables, ininterrompus, qui me divertissent de ce pays de mort. Parfois, une dépression ou un ravin dégagent la vue sur un bassin plat caréné de protrusions acérées, et je dois garder un œil attentif sur mes trajectoires pendant que défile le panorama. Je ne sais pas trop où je suis. Montagne ? Désert ? Les deux à la fois ? Comme un écho ironique de mes errances, cet endroit indéterminé semble figé en pleine mutation entre deux états… un peu comme je flotte entre deux situations déterminées.
Après des dizaines et des dizaines de virages négociés entre les bavures pierreuses venues s'échouer sur le bitume de l'homme, la route se déplie un peu, le relief s'ouvre, et une ligne pratiquement droite amène directement à Tafraoute. Bien avant d'atteindre le centre-ville, c'est le fameux granit rose qui signale l'emplacement de ce dernier. Ses cimes arrondies et dodues, couleur chair, resplendissent sous l'éclat matinal. Leur aspect est surprenant, à n'en pas douter, mais — après ce que j'ai vu au cours de ce voyage — mérite-t-il les dithyrambes que multiplie le Michelin ? J'en doute un peu.
La route, sur plusieurs kilomètres, littéralement jusqu'à l'avenue du centre-ville, est ondulée, sableuse et poussiéreuse ; comme en travaux, mais aucun symptôme de réfection ou d'entretien n'est visible. Pas vraiment agréable, surtout dans un lieu si réputé internationalement. À mesure que j'avance, le lieu dévoile différentes façades. Les couleurs sont un peu plus marquées à l'approche de la mosquée qui se dresse, impeccable, au-dessus de la plaine. Je reconnaît les photos du guide. C'est
joli — ni commun, ni extraordinaire. J'avoue que j'ai un peu de mal à comprendre l'emballement pour cet endroit. En tous cas, sa réputation fonctionne, car dans les derniers hectomètres de mon approche, je longe un grand parc à camping-cars pratiquement plein. Au milieu de cette riche palette de couleurs chaudes, soixante à quatre-vingts taches blanches. Par réflexe, je tourne la tête — j'arrive dans la ville même.
Basse saison ? Probablement. Tafraoute est quasiment inactive. Aucun véhicule ne circule. Il y en a tant, des villes qui ne vivent qu'en haute saison. Dont l'économie repose très largement sur le tourisme. Hélas.
Je cherche — encore — un café où manger un bout. Presque rien n'est ouvert. Là ! Avec terrasse. Demi-tour, je me gare, prends mes affaires que je pose à l'ombre devant le café. Il n'y a rien à manger ici, me dit-on (en anglais). Je soupire. Où, alors ? Plus haut, au niveau du giratoire. D'acc. Je laisse mes affaires là, devant, et je reviens dans deux minutes. C'est mieux de les rentrer, sidi. Je reste interloqué une demi-seconde, puis je renfile mon blouson et tend mon casque derrière le comptoir. Je redescends les marches et entreprends de chercher cette boulangerie, équipement sur le dos, par vingt-cinq degrés, en plein soleil. Non, je n'ai pas vraiment d'affinité avec cette ville, pour le moment.
Je cherche, je tourne. J'interpelle Maps pour m'aider à trouver cette boulangerie. L'application me désigne un coin de rue où les volets sont tirés. Je cherche ailleurs, rien ; restaurant, ou rien. Je retourne au café, réclame mon casque, présente mes excuses et redémarre Shelly. Allons voir ailleurs. J'ai un vague souvenir qu'il y a des rochers peints, pas très loin. Pardon, hein, je ne suis pas resté, mais tout cela me semble un peu surfait. Ville à touristes — pas d'âme, pas de vie, pas d'effort.
Oh, et n'oublions pas de faire le plein d'essence.
Je m'arrête dans une station Afriquia à la sortie de la ville et aperçois une moto arrêtée à côté d'une des pompes. Plaque belge. Je me positionne pour mon plein, presque à hauteur de la CB500X vert armée. C'est ainsi que je tombe sur Boris. Il tourne la tête, et je lance un « Salut ! » avec un grand sourire. Tu viens d'où, tu vas où, etc. Après quelques minutes et une poignée de main, comme on continue plus ou moins dans la même direction, on se propose de faire un bout de chemin ensemble. Au fil des questions et réponses, les points en commun s'accumulent.
Pour commencer, on a le même âge. Ensuite, on en est au même point dans notre vie. Lui aussi a récemment quitté son job et décidé de tailler la route ; mais il ridiculise mon voyage. Avec le permis en poche depuis seulement avril 2023, il est sur la route depuis presque cinq mois ! France, Espagne, Portugal, maintenant Maroc, et ensuite Italie, avant de retourner en Belgique sur le coup des six mois. Respect. Et sa CB500X 2019 remplit parfaitement sa mission. Enfin bref, on a encore pas mal de route, donc on ferait mieux d'y aller.
Taliouine, donc, pratiquement au-delà de l'Anti-Atlas. Sauf que toutes les routes principales traversent le massif du nord-ouest au sud-est, alors que nous allons le traverser… du sud-ouest au nord-est. La moyenne prévue n'est pas encourageante. C'est pourquoi on s'est rabattu sur Taliouine pour la nuit, et non Ouarzazate.
Boris prend la tête, car il connaît la route : il l' prise en arrivant de Taroudant. Isolée, solitaire, me dit-il, d'où la nécessité de faire le plein avant de s'y engager. Les premiers kilomètres sont un peu hésitants, le temps que chacun trouve le rythme commun. Quand on roule quasi exclusivement en solo, surtout dans son cas après plus de quatre mois seul sur la route… Je suis toujours un peu sur mes gardes quand il s'agit de rouler à plusieurs, même à deux. Mais là, ça va. La CB500X n'est pas une fusée, et malgré son remarquable parcours, Boris est encore un peu vert. Assez rapidement, il se trouve tout aussi satisfait de se ranger à ma suite et de me laisser imprimer le tempo.
Du plateau de Tafraoute, nous prenons encore de l'altitude à travers des enfilades de brisures escarpées dominant des villages à moitié morts. Je ne vois aucune culture, contrairement aux gorges du Dadès, malgré les nervures tracées sur la terre comme des motifs dessinés par injection de silicone sous la peau. Des monticules brisés et coupants s'élèvent parfois, comme des vigies, des troncs de roche aux parois raides. Le jaune pâle de la terre sableuse qui reflue sur le bitume se dégrade en orange terracotta sur les hautes pentes et les sommets. J'ai de nouveau une vague impression d'Espagne. Les quelques rubans rectilignes étirés entre les monts comme un podium pour notre défilé s'interrompent vite pour laisser place à de grandes courbes lascives. Ce bitume de réseau secondaire est usé. Sur cette première partie, les nids-de-poule se multiplient par endroits, tandis qu'à d'autres, des plaies ouvertes nous font passer dans la terre, les cailloux et le gravier pour remonter sur le bitume un peu plus loin. Même avec des pneus route presque lisses, la CB500X fait le travail.
Au détour d'un virage, le regard tombe aligné sur une immense vallée qui s'étire presque jusqu'à l'horizon. La vue s'ouvre, le ciel coule plus bas sous les pics. L'échelle spatiale augmente d'un cran. En regardant derrière, on réalise qu'il n'y a désormais plus rien autour de nous. C'est une traversée qui commence. Et la route, de nouveau, sans fin — les tirets au centre de la chaussée égrenant la distance en un compte régulier comme un métronome et absurde car s'estompant dans un début indéterminé.
Au milieu du mouvement, dans l'instable éphémérité du présent — cette réalité en creux qui n'est ni le passé ni l'avenir — où se trouve le début du voyage ? Quand finira-t-il ? Suis-je parti quand j'ai pensé au Maroc pour la première fois ? Quand j'ai signé la fin de ma mission ? Quand j'ai posé une roue hors du ferry ? Puis-je affirmer que je serai vraiment un jour
rentré de ce voyage — que je suis jamais rentré d'
aucun voyage — que je pourrai estimer qu'un jour, les dernières bribes de conséquence du million de stimuli que constituent le séjour strict, les ultimes ramifications filandreuses de tout ce qui m'a, de près ou de loin, touché, pourrai-je un jour affirmer que là s'arrête leur action ? Qu'à cet instant précis, tout ce que ce voyage a été avant, pendant et après les deux traversées, tout ce que j'en ai rêvé, vécu et digéré aura cessé d'avoir un rôle dans qui je suis ?
(Cliquer pour taille originale)
Au fil de notre ascension, le paysage se dépouille encore. Les montagnes qui nous encerclent désormais se fondent en une indistinction beige que vient couper le ciel de plus en plus désaturé. Les sommets ne sont plus séparés des vallées et sous la lumière du zénith, l'absence d'ombre estompe les perspectives. Cette mer de roche semble s'aplatir autour de nous comme un unique premier plan — un livre à déplier mal fabriqué.
L'épuration du monde qui m'entoure me rend jaloux. J'aimerais ardemment éclaircir mon esprit comme les cimes pelées de cette montagne surmontée d'un ciel sans tache et sans épaisseur. Virer tous les obstacles à ma vue et réduire toutes les pollutions mentales à des grains inertes, comme ces cailloux et rochers qui n'ont pas plus de consistance dans cette soupe de beige que du bruit photographique. J'aimerais que mon esprit se taise. J'aimerais glisser sur cette route avec une clarté d'esprit aussi pure que le paysage alentour. Mais partout, même sur les plus hautes cimes nietzschéennes, je ne peux prendre congé de moi-même. Les virages se multiplient et se confondent comme créés à la volée par génération spontanée aléatoire.
(Cliquer pour taille originale)
Quand je jette un œil dans mon rétroviseur, je vois un nuage de poussière s'élever derrière le talus que je viens de contourner. Sans réfléchir, je fais immédiatement demi-tour. Derrière le virage, Boris courait dans ma direction, et quand il me voit, il repart dans l'autre sens. Je contrôle la route en amont et me gare. La CB est couchée en travers, la roue arrière dans la caillasse du petit fossé longeant de la route, l'avant sur l'accotement. Visiblement, Boris n'a rien.
Première chose, ne pas paniquer, sécuriser la zone — vu la circulation fantomatique, pas difficile. Je commence par dédramatiser la situation : calmer Boris, s'assurer qu'il n'a rien et ensuite, que la moto n'a rien. Vu la caillasse, c'est assez remarquable qu'il n'ai rien eu, et que la moto n'ait subi que des éraflures sur le crashbar, le carter et la valise gauche. Ce n'est qu'une fois arrivés à l'auberge qu'on a commencé à réaliser que si la chute avait été grave, on aurait été sacrément dans la merde. Il aurait fallu attendre très longtemps avant que n'arrivent des secours.
On redresse la moto, puis j'instruis à Boris de passer la première et de la remonter doucement, nous de chaque côté pour la tenir et l'aider. La pente est bien à quarante ou quarante-cinq degrés, couverte de cailloux, et ses pneus n'ont pratiquement plus de sculpture. Il galère à passer la vitesse. Je lui explique qu'il faut presser le sélecteur et bouger un peu la bécane d'avant en arrière pour aligner les crabots.
Klonk. Parfait. Gaz. Le moteur tourne rond, à la poignée et à l'oreille, aucun problème mécanique. Un local qui passait par là s'arrête et vient aussitôt nous donner un coup de main. Après quelques patinages, la CB remonte docilement sur la route. Notre assistant inattendu nous dispense quelques précautions sur ces routes de montagne, et reprend sa route avec un signe de la main.
Maintenant, la photo souvenir ! Je ne fais que transmettre la sagesse de Kabil…
Le truc bête, vraiment : la musique dans le casque, les yeux fixés sur moi et non sur la route, une demi-seconde à rêvasser, et immédiatement, la sortie de route. Les dix mètres parcourus dans le fossé sur les cailloux l'ont bien ralenti, si bien qu'il n'a — heureusement — couché la meule qu'à la toute fin. Il s'en tire avec un bleu, et la CB avec deux cicatrices de guerre. Ou trois : la valise latérale gauche a pris tout le choc et les crochets en plastique sont pétés. En forçant un peu, le crochet verrouillable en métal s'ajuste et tient. Ça suffira bien pour le reste du voyage. Le crashbar a un peu plié, il touche presque le carénage, mais il a rempli son rôle. Après un peu d'eau pour se calmer, Boris remonte en selle et nous reprenons la route avec un rythme plus posé (pas de musique !), ne serait-ce que pour s'assurer que la moto n'a pas subi d'autres dégâts, peu visibles.
Nous reprenons notre traversée de la planète Mars. Le ruban de bitume — mince empreinte humaine dans cet espace inhospitalier — négocie entre coulées et ressacs de pierre orangée. Les kilomètres défilent sans la moindre interférence. De temps à autre, les pylônes électriques confirment que nous allons bien quelque part. On pourrait croire, sinon, que cette route continue indéfiniment. Soudain, au bord d'icelle, des constructions, dispersées çà et là. Mais pas âme qui vive, comme une ville fantôme. Pourquoi diable s'installer ici ? Il n'y a rien à des kilomètres à la ronde. Les monticules beige se succèdent, de plus en plus arrondis et poncés, comme sur la paume d'un colosse. Par-delà l'horizon, coupant la route, rien que le ciel bleu métallique ; et l'on semble passer une sorte de petit col. L'autre versant s'évase dans le lointain. La palette de couleurs s'enrichit d'ocres, de coquilles d'œuf, de cuivre, de rouille. Face à nous, une houle modérée déclinée en pastels fondus les uns dans les autres. Ce paysage martien s'atténue lorsque nous redescendons un peu, à l'approche de notre intersection.
À Irherm, nous décidons de faire une pause. Les rues, comme d'habitude, sont désertes. Le village est assoupi — à supposer que parfois il se « réveille ». Il y a exactement un café ouvert, devant lequel nous garons les bécanes avec le soulagement anticipé de pouvoir souffler un peu et faire le point sur les émotions récentes. Je m'engouffre dans l'estaminet enfumé par la cigarette. Une douzaine d'hommes sont là, je me retourne vers l'écran géant : c'est jour de match. Je salue d'un
massah el khir et le tenancier enchaîne en arabe, pensant lui aussi que je suis Marocain. J'attrape une espèce de pâtisserie fourrée industrielle en guise de repas (je n'ai rien ingurgité depuis le pain au chocolat). Enfin, nous prenons place au soleil.
Normalement, nous devons nous quitter ici. Boris avait le vague projet de descendre vers Tata. Je lui tends la page du Michelin. Il fait très chaud, lui dis-je, et honnêtement, il n'y a pas grand-chose à voir. C'est cool si tu cherches une route solitaire, mais on vient de s'en faire une, que tu connaissais déjà… On peut se retrouver à Ouarzazate, moi j'y vais en passant par l'oasis de Fint (que m'ont conseillée les deux Français de M'Hamid, Thomas et Justin).
Peu à peu, nous formons le projet de passer à Ouarzazate pour visiter la Kasbah Taourirt. Boris décide de continuer à rouler ensemble, et à Ouarzazate il prendra la route du sud tandis que je poursuivrai au nord. Le soleil cogne presque ; il est réfléchi par les immenses parois rocheuses qui encerclent cette petite cuvette. Ça nous fait bizarre de voir, à l'intérieur, des mecs en doudoune. On dirait que ce voyage — ces voyages — solo vont changer de mélodie. Tant que le soleil est encore haut, nous bifurquons une seconde fois, et nous voici repartis pour quelques heures de route solitaire sur la R106.
Au sortir du village, nous reprenons aussitôt de la hauteur. La route est dans un sale état : craquelée, bousillée, trouée, coupée de sable. Nous jouons les acrobates pour limiter les secousses. Autour de nous, le paysage est déjà très différent. La balance des blancs tire un peu plus vers le marron. Des vestiges de canyons dépassent des amoncellements de roche et de gravas qui les enfouissent. Certains profils sont plus familièrement montagneux. On redescend un peu, surplombant des plaines immenses. Difficile de faire sens d'une telle variété de visages. La route est poncée, délavé, grignotée. Des flaques de poussière et de graviers menacent par endroits de la recouvrir. À d'autres, elle cède le pas à une piste dure. Sur cette plaine sans la moindre signalisation, c'est devenu le Far West. Traversé par deux gringos souriants, contents de partager l'expérience de ces coins paumés, tout ce qu'il y a de moins touristique.
On reprend la descente, douce et fluide, en contraste total avec la dureté sèche des protrusions rocheuses qui meublent l'accotement. Nous suivons les courbes des reliefs entre lesquels on s'enfonce peu à peu. En contrebas, j'aperçois furtivement les traces d'un oued : un peu plus de végétation, quelques aplats de vert terne. Le lit est à sec, presque blanc comme des os séchés. Plus loin, la route rejoint le niveau du lit de l'oued et le suit. Les reliefs que nous admirions à mi-hauteur, intouchables, nous dominent maintenant de toute leur masse. Nous voici dans le canyon — petits, insignifiants.
La piste revient de plus en plus fréquemment, en grande partie parce que tous les « ponts » sur l'oued on été emportés par les crues de 2014 et qu'il faut tous les contourner. Oui, depuis 2014, rien n'a été fait à part quelques contournements à la va-vite. Ailleurs, le bitume a disparu ou a été enfoui, on ne sait plus. Les murs de pierre, raide et vigilants comme des miradors, nous toisent en silence. Contrairement à tout à l'heure, nous n'avons plus aucune visibilité sur la route au loin, donc malgré les indications de Maps, on n'est jamais garantis de ne pas devoir faire demi-tour. C'est d'autant plus problématique pour Boris qu'il est en pneus de route usés ; mais ça n'a pas l'air de trop le déranger, tant que la glissouille reste modérée.
L'ambiance western s'intensifie virage après virage. Boris me dit, plus tard, qu'il a vu un serpent d'un mètre cinquante traverser la route — j'espère l'avoir en vidéo, car j'ai les yeux trop rivés sur le couloir de pierre qui nous borde. La roche exhibe des strates de couleurs différentes, des ondulations qui contredisent les falaises parfaitement verticales, et d'épaisses terrasses viennent coiffer des pentes à la douceur suspecte. À la différence du Haut-Atlas, ici il n'y a pas de cohérence, toute cette manne tellurique s'ébat dans un chahut désordonné. Quelquefois, un village surgit d'un virage, toujours incompréhensiblement isolé.
L'orgie géologique finit par se calmer un peu. La route retrouve de vagues plaines de cailloux. Tant mieux. Je crois qu'avec tout ce qu'on a pris dans les yeux, on aurait du mal à enregistrer encore plus de dingueries visuelles. En un rien de temps, nous voilà transportés dans les plaines du sud des États-Unis, nues à l'exception du frisottis des buissons secs. Pour seule compagnie, nous avons les lignes électriques qui longent la route. Et les kilomètres s'accumulent, incompressibles. Tu regardes toujours plus loin vers l'horizon, et quand tu y arrives, l'horizon est toujours aussi loin.
Sur les dernières lignes droites avant la nationale qui mène rapidement à Taliouine, le sentiment d'absurde liberté devient vif. Tout est loin et immense, et cette route paumée, déserte, s'étire dans un effort qui semble ridicule tellement il apparaît insensé. Elle ne relie, apparemment, que des villages fantômes. Nous avons croisé une seule voiture depuis Irherm. Tu roules debout, largement au-dessus de cent à l'heure, le regard au loin — la bécane se dissout en un concept unique, le mouvement. Mon être est cinétique, ma motion dans l'espace et le temps, le trajet de toutes mes cellules dans l'air qui m'entoure, sur la terre en rotation sur elle-même, en rotation autour du soleil, lui-même en rotation autour de la Voie Lactée, qui déboule dans le vide absolu à des vitesses stupidement élevées — et j'en rajoute un peu à ce ballet, ma patte, mon fait, mon acte, je
trace une autre trajectoire dans cette pirouette indémêlable. Je flotte sur les aspérités de la route, je pousse l'air, je ne contrôle les gaz qu'avec le plus léger des doigts. La moto se fait oublier, elle se résume à sa motricité. Et je me réduis à une motion. L'espace d'un instant, mon esprit ferme sa gueule et je ne suis plus qu'une présence cinétique. Comme une étoile filante n'existe qu'entre sa pénétration dans l'atmosphère et la fin de sa combustion spectaculaire, je n'existe alors qu'entre le début de cette plaine et le premier virage. Entre ce point et cet autre, je crois toucher du doigt l'élusive présence absolue au monde.
Peu à peu, des habitations apparaissent, de plus en plus denses, puis des palmiers, quelques cultures. Nous entrons dans la palmeraie de Tarhzout. Quelle idée saugrenue : de la végétation. Peu après, c'est la circulation qui surgit, les gens — la vie. On ralentit progressivement, jusqu'à s'échouer, comme la R106, sur la N10 qui vient de Taroudant.
C'est un choc passager de retomber sur une zone urbanisée. Heureusement, l'auberge bon marché recommandée par le guide n'est pas très loin. Nous longeons Taliouine sur la nationale qui surplombe la ville, et entre deux camions à éviter ou contourner, nous pouvons saisir des bouts de la palmeraie en contrebas. L'auberge Souktana est après le pont, juste à la sortie de la ville, sur la nationale.
L'endroit est plaisant d'apparence. Nous garons les motos et j'entre m'enquérir des chambres. Il faut que j'arrête de poser cette question rhétorique, il y a toujours de la place en cette saison. Le gérant, un vieux basané aux dents achevées, veste bomber en cuir fatigué et cigarette au bec, me montre les chambre d'un geste flegmatique. Mais il est bien sympathique et ne tarit pas de plaisanteries. Les chambres sont correctes, propres, et n'empestent pas la cigarette comme la salle commune ; les salles de bain sont fonctionnelles — et l'eau est chaude. Tout ce qu'il nous faut pour amortir la fatigue de cette longue journée. Le gérant accepte qu'on gare les motos à l'intérieur de la cour, derrière le portail. Les fiches de police remplies, les passeports photocopiés, les sacs fourrés dans les piaules, on ressort aussitôt pour le très attendu thé de fin de journée. Pile en face de l'auberge se trouve un ancien ksar des Glaouis (partiellement reconverti en AirBnb — je grince). Après un brin de conversation avec le gérant, je lui taxe une clope et Boris s'envoie un cigare. Repos.
Repos.
