En attendant la vidéo, un petit avant-goût sous forme de CR.
Samedi matin, 8 heures.
Alors que j'enfile ma combinaison de pluie, maudissant la météo qui sévit sur tout le pays Basque français, j'entends le bruit feutré d'un bicylindre remonter ma ruelle. Quelques secondes plus tard, c'est un Fabio trempé comme une soupe (en même temps, qui a déjà bu de la soupe sèche ?) qui passera mon portail pour venir s'abriter sous le préau où je m'affaire. En une heure de route, il a déjà subi 2 orages et son matériel vieillissant n'a d'étanche que le nom, et une formidable capacité à ne plus pouvoir évacuer l'eau qui y est déjà entrée. Malheureusement pour lui, le répit sera de courte durée parce que je suis presque prêt. Et moins de 5 minutes plus tard, nous prenons la route pour les Bardenas.
Sous la pluie et par les cols, hors de question de jouer les malins, et nous roulons à des vitesses plus que réglementaires, frémissant de bonheur à chaque tunnel où l'air des turbines nous réchauffe le temps de quelques trop courtes secondes. La pluie ne cessera qu'une fois les dernières montagnes passées. Petite pause à l'entrée de Pampelune, le temps de régler le GPS, et de cramer les gants de Fabio qui ont glissé du carter moteur, où il les avait mis pour les sécher un tantinet, sur le collecteur d'échappement juste en-dessous. Seconde pause à la sortie de la ville pour faire le plein des bécanes, et nous traçons les 30 derniers kilomètres jusqu'au point de rendez-vous, où démarre la trace prévue pour ce week-end.
Concernant la trace : c'est une petite partie du TET espagnol comprenant une boucle autour du célèbre désert des Bardenas, et une petite liaison de 10 bornes pour s'y rendre depuis notre point de départ (au nord-ouest sur la carte ci-dessous).
Le temps que nous ôtions tenues de pluie et couches thermiques, Pifouit nous rejoins, moto sur la remorque. Quand il descend de la voiture, nous découvrons son pied gonflé et brûlé, et un formidable hématome noir d'encre qui lui couvre la jambe et le flanc gauche. Tout en préparant sa moto, il nous confirme également que c'est sa première vraie expérience de tout-terrain. Fabio et moi nous lançons un regard consterné, et pendant que le Pifouit s'équipe, nous éloignons pour discuter.
Le problème n'est pas tant qu'il risque de nous ralentir, ou de devoir s'arrêter plus souvent pour se reposer, mais qu'il ait du mal à tenir la moto et se blesse plus gravement encore, le tout sur une piste perdue au milieu de nulle part. Ce serait quand même con de le laisser là après tout le chemin qu'il a fait pour venir, et nous prenons la décision de tenter le coup, quitte à rebrousser chemin et le raccompagner à sa voiture si ça devenait trop dur pour lui. Spoiler alert : Pifouit, avec ses 42 ans d'expérience motocycliste, sait tenir une moto, et il tiendra mon rythme tout le week-end sans faillir ni se plaindre.
11 heures et demi : c'est parti.
Nous attaquons par de larges pistes caillouteuses créées pour le passage de camions destinés à installer un parce éolien. C'est large, c'est facile, et la vue sur le désert en contrebas nous donne un avant-goût de ce qui nous attend tout au long de ces deux demi-journées de trail.
Très vite, tout ce que nous avons monté, il faut le redescendre. Et là ça se transforme en très technique. Du genre impossible à remonter avec nos grosses meules si nous l'avions prise dans l'autre sens. C'est raviné bien profond, parsemé de grosses caillasses bien méchantes, et pentu à souhait. Le tout sur une terre relativement meuble dont le relief doit changer à chaque grosse pluie, nous empêchant donc de pouvoir lire une trace régulière qui aurait été empruntée par les motards qui nous ont précédé sur le TET. Pas le choix, impossible de faire demi-tour, et nous descendons tant bien que mal, suant sous le soleil de midi, en y prenant tout de même beaucoup de plaisir pour ma part.
Ç'aura été la seule et unique partie technique de la randonnée. Toute la boucle autour du désert est particulièrement roulante, mais loin d'être monotone grâce à ses paysages variés, et je me vois déjà y emmener des débutants de passage dans ma région pour les initier aux joies du off-road.
Nous finissons par arriver sur le territoire des Bardenas proprement dit, et je soulève derrière moi un nuage de poussière blanche qui oblige mes camarade à prendre un peu de distance, et nous transformera, au fil des kilomètres, en fantômes motorisés. La horde sauvage débarque. Au loin nous apercevons ces formations rocheuses caractéristiques, que l'on ne voit habituellement que dans les westerns américains. Ce n'est pas une coïncidence : à ce que j'en sais, quelques westerns italiens ont été tournés dans ce décors naturel hors du commun en Europe.
Rapidement, nous rejoignons la piste principale du désert, et le flot de touristes qui y affluent tous les jours. La statue du berger, la grande cheminée de fée, et la route entre les deux sont très fréquentés. Nous nous y arrêtons pour prendre une photo comme tout le monde, mais mis à part ces deux endroits spécifiques, nous ne croiserons personne sur le tracé du TET.
Après nous avoir baladé dans des coins perdus du désert d'où nous pouvions admirer les plateaux rocheux aux différentes strates de couleur qui entourent les Bardenas, le GPS nous fait monter l'une de ces petites montagnes par une longue piste sans obstacle, mais qui serpente indéfiniment et monte toujours plus haut. Autant je me sens à l'aise dans le technique, autant j'ai du mal à prendre de la vitesse sur du plat quand il y a un virage à prendre. Et là des virages, il n'y a que ça, tous les 100 mètres, sur des kilomètres. Tant mieux, je vais pouvoir mettre en pratique les conseils de Fabio.
Debout sur les cale-pieds, j'essaye de rester bien droit, et de ne faire pencher que la moto tout en mettant mon poids sur le pied intérieur. Le tout sans perdre de vitesse, ce qui est psychologiquement le plus compliqué, et en gérant correctement les gaz pour garder l'adhérence sans vraiment déraper. Je me suis fait quelques petites frayeurs, mais aussi quelques sorties de virage en travers parfaitement maîtrisées dignes des meilleurs pilotes du Dakar. Fabio, qui était derrière moi, va bien rigoler en lisant ça parce que de son point de vue, ça devait juste ressembler à un petit dérapage de fillette, contrôlé, mais ridicule.
Appliquer ces conseils me permettra quand même de conserver une vitesse de croisière correcte. Et nous arrivons à une petite cabane de berger abandonnée, perdue dans les hauteurs, où nous prenons une petite pause.
18 heures : nous quittons maintenant le désert proprement dit, et poursuivons la partie sud du tracé sur des hauteurs aux reliefs improbables et à la végétation sèche qui nous invitent au bivouac. Malheureusement, un vent assez fort nous incite à poursuivre la route pour trouver un endroit plus abrité.
En quittant ces collines, une forte odeur nauséabonde nous agresse l'odorat, et nous débarquons sur un site gigantesque d'élevage intensif. À perte de vue, des bâtiments abritent un nombre certainement trop élevé de porcs, et l'odeur est insupportable. Nous traçons au plus vite ; il est hors de question de camper à proximité de la source de ces effluves délétères. Il nous faudra encore une bonne heure de piste et de route pour passer l'exploitation, la ville à proximité, et rejoindre les premières hauteurs de l'autre côté du rio Ebro où nous trouverons un petit emplacement encaissé, relativement à l'abri du vent.
Les motos sont déchargées, les tentes montées, une petite toilette à la lingette, et nous nous installons sur un petit banc de bois improbable au croisement de deux sentiers de randonnée pour partager saucisson, fromage, et cubi de Bordeaux. Nous discutons de tout et de rien, nous refaisons le monde, jusqu'à ce que la nuit noire, le vin, la nourriture, et la fatigue aient fait leur effet, et nous allons tous nous coucher et prendre un repos bien mérité.
Nous aurons fait environ 200 km sur les 250 du tracé prévu.
2ème jour, 6 heures : j'ai oublié d'éteindre mon réveil. Youdamnedfuckingbastard !
J'ai le temps de paresser dans la tente, bien au chaud dans mon duvet, avant d'entendre les copains s'agiter sous leur tente. Le temps que nous partagions un petit-déjeuner sur notre banc, et que nous chargions les motos, l'air s'est réchauffé et nous reprenons la route tranquillement.
Il ne reste pas beaucoup de bornes, et celles-ci ne sont pas aussi fantastiques que la veille. Nous ne sommes plus dans le désert et traversons essentiellement des zones agricoles. Le plaisir est toujours là, mais difficile de rivaliser avec les pistes parcourues hier et les décors surréalistes des Bardenas.
11 heures et demi : nous sommes de retour à notre point de départ.
Nous avions prévu de continuer le TET vers l'ouest pendant une heure ou deux, puis de faire demi-tour pour rentrer à la maison. Mais Pifouit préfère s'arrêter là, et quelques gouttes viennent doucher, au sens propre comme au figuré, notre enthousiasme. Nous chargeons la Transalp de Pifouit sur la remorque, partageons un dernier casse-croûte, et Fabio et moi prenons le chemin du retour, emmitouflés dans nos combis de pluie. Par bonheur, même si l'air était glacial jusqu'à la frontière française, nous aurons évité la pluie sur tout le trajet.
Fabio prend un petit café pour se réchauffer, et repart direct. Il lui reste une heure de route. Maintenant que je ne suis plus sur la moto, la fatigue me tombe dessus. Je m'offre une grosse sieste, des images du désert des Bardenas plein la tête.